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Taboo

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  vdegerine@ a écrit:
  Je me permets de signaler à la personne qui confond coiffure traditionnelle de samuraï et calvitie, ou encore Inoue, nom de famille répandu au Japon (celui surtout d'un des plus grands écrivains nippons), et "inouie", que si elle n'aime pas les films japonais, personne ne l'oblige à aller les voir : pourquoi faut-il toujours que les français, qui sont pourtant mal placés pour donner des leçons de cinéma à un réalisateur comme M. Oshima, jugent les films en fonction de leurs critères d'européens américanisants? Point de rire simulé, de "héros perruqué à la Barbie", de jeu conjestionné, de dialogues ringards : simplement un film japonais à accepter comme tel. C'est en pénétrant l'esprit du film que l'on comprend son intelligence, sa sensibilité (et sensualité, surtout!), et même son grand humour (quelle merveille de "mélange des genres" à la japonaise!). Et quelle beauté! Une esthétique proche, effectivement, de celle de Kurozawa, avec une plastique très travaillée, et ostensiblement tournée en studio, pour le plus grand bonheur des yeux. Les scènes de combats de nuit, notamment, sont à couper le souffle. Mais de même, pourquoi réduire le film à son réalisateur, et attendre du titre des promesses qu'il ne tient pas? Certes, aucune scène "de chair", mais qui a dit que l'homosexualité au sein d'une milice telle que le Shinsengumi, dont les samuraïs sont encore omniprésents dans l'imagerie nippone (la plupart des personnages sont historiques, rappelons-le, et très connus par tous les japonais) n'était pas encore aujourd'hui un tabou? Si vous voulez voir l'Empire des sens, louez la cassette! Par ailleurs il faut rappeler que les scènes sulfureuses, même si elles manquaient au film (ce qui n'est pas le cas, bien au contraire), auraient été difficilement réalisables, avec un acteur de 16 ans... Bref, c'est un film magnifique, aux acteurs remarquables, du grand cinéma japonais qui concentre tout ce pour quoi on l'aime... À voir ne serait-ce que pour le personnage principal, d'une profondeur psychologique exceptionnelle, un "méchant" délicieusement ambigu et formidablement cruel, magnifiquement interprété par un débutant. Ça n'est pas un film, c'est un rêve! La force de M. Oshima est de revenir sur l'homosexualité, qui, si elle est devenue un tabou aujourd'hui au Japon, ne l'était pas sous l'ère Tokugawa. Ainsi les chefs de la milice songent plus à la perturbation de l'ordre qu'au jugement moral d'une pratique somme toute courante et acceptée à l'époque. Cette fois-ci Oshima a privilégié la sensualité plutôt que la sexualité, puisque c'est nos tabous qu'il secoue, sous l'apparence d'un film en costumes, et pour cela il a choisi... l'humour ! Tabou, comédie ou tragédie ? Comédie par les cartons empruntés au muet, les décors façon théâtre ou les quiproquos : l'hétéro convaincu obligé de courir après le héros, tenant d'une certaine façon alors le rôle du courtisan, et toujours tenté de se justifier, alors qu'il est de moins en moins sûr de ses propres sentiments ; la naïveté des supérieurs, qui croient qu'il suffit d'emmener Kano à Gion, au bordel, pour qu'il corrige son "penchant" ; ou encore le dialogue surréaliste entre le piètre samuraï presque gâteux et le héros... T. Asano (Tashiro) ne dit-il pas que les mots que Takeda et Kitano (Okita et Hijikata) prennent pour des mots d'amour, à la fin du film, sont en fait... une phrase sans queue ni tête proposée par Oshima lui-même, pour dérider ses acteurs qu'il trouvait "trop sérieux" ? Bref, Tabou est une petite merveille d'humour et d'ironie, et si la manière est moins choquante à première vue que celle d'autres films d'Oshima, il s'agit bien de dénoncer. Mais Tabou est aussi une tragédie ; un héros ambigu et mystérieux, qui est là "pour avoir le droit de tuer", et qui se passionne moins pour les hommes qu'il n'aime se faire désirer par eux. Il sème ainsi le trouble autour de lui, mais bientôt l'on prend conscience que c'est surtout la mort qu'il amène : il se sert de son amant "officiel" pour se faire désirer, puis pour lui faire endosser ses propres crimes. Il joue avec les sentiments et la vie des autres, jusqu'au défi ultime : séduire son propre supérieur, la plus fine lame de la milice, celui seul, peut-être, qui reste indifférent à son charme. Imprégné de mystère, d'érotisme et même d'une certaine "religiosité" fascinante, le personnage dissimule longtemps sa cruauté sous le masque de la victime ; Kano est l'ange déchu qui arbore la beauté du diable et sa douceur androgyne cache un personnage qui se plaît à laisser les autres croire qu'ils le possèdent, alors qu'il les asservit. Si bien que le cruel jeune homme n'est démasqué qu'à la fin du film par Okita, qui comprend plus vite que son capitane Hijikata (lui qui, quelques secondes auparavant, croyait que c'était Okita lui-même qui aimait Kano, et qui, jusqu'ici, avait pourtant été un observateur attentif et relativement perspicace). Okita rend alors justice, et l'onirisme fascinant du film culmine dans la métaphore de la mort de Kano : Hijikata coupe le cerisier en fleurs et "dans la fleur de l'âge", cerisier aussi incongru dans le décor sans vie (et ostensiblement monté en studio) que Kano ne l'était au sein de la milice (avec son mystère, son silence, sa longue mèche et jusqu'à ses vêtements différents de ceux des autres) ; et finalement le spectateur comprend, comme réveillé en sursaut, l'incongruité de Kano, lorsqu'il le trouve démasqué : l'ange cachait un monstre de cruauté.
(10/10)
 
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